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Lettre ouverte au président de l’AACC

Par Julien & Arnaud le 4 juil 2011

En préambule, voici un petit rappel de tous les faits :

- mercredi dernier, Stratégies révélait une recommandation de l’AACC visant à faire une distinction dans les gratifications des stagiaires en fonction de leur école d’origine. Les élèves en dernière année de l’une des 13 écoles listées pourraient ainsi toucher plus du double de leurs homologues venant d’autres formations;

- (petite) levée de boucliers sur Twitter contre cette annonce, jugée comme très négative par la grande majorité. Étrangement, les comptes et représentants des agences restent très silencieux (à l’exception notable de La Chose, non affiliée à l’AACC, et dont le président Pascal Grégoire a aussitôt affirmé son hostilité à ce genre de mesure :

 Lettre ouverte au président de lAACC

- réaction rapide de l’AACC, tout d’abord par le biais de son ancien président Nicolas Bordas (cette action ayant été imaginée sous son mandat), puis par la voix du président actuel Frédéric Winckler, également CEO de JWT. D’abord par le biais de quelques tweets :

 Lettre ouverte au président de lAACC

- puis par un billet posté sur le blog de Frédéric Winckler (qui, fait amusant, utilise au passage un visuel de l’article de Stratégies, qui a pourtant la mention bien présente « Reproduction et diffusion interdite »…hem hem). Mais bon, sur la forme, il est plutôt intéressant d’avoir eu une réaction très rapide de l’AACC, relativement personnalisée, et rapidement développée. Non vraiment, sur ce point, ils ont été efficaces, chapeau.

Cher Freddie,

Cher Freddie, nous avons lu ton billet explicatif sur cette recommandation de l’AACC. Et que nous dis-tu ? Que les agences de publicité vont être vivement encouragées à verser aux stagiaires d’une poignée d’écoles  une indemnité plus importante, jusqu’à deux fois plus élevée que celle qu’ils peuvent toucher actuellement.

Pourquoi une telle mesure ? Tes réponses, Freddie, sont très intéressantes. Ne rougis pas, on le pense vraiment. Tu justifies cette mesure par une volonté d’augmenter les indemnités de TOUS les stagiaires à terme. Mais devant bien commencer par un bout, tu veux commencer par inciter les agences à améliorer les conditions de certaines écoles. En plus, cerise sur le gâteau, les agences seraient libres de pouvoir ajouter les écoles de leur choix à cette première liste (trop aimable, vraiment).

Non sérieusement, cette envie affichée de revaloriser les gratifications de l’ensemble des stagiaires ne peut qu’être louée. Les stagiaires sont aujourd’hui exploités, sous-payés, et utilisés à la chaîne par l’immense majorité des agences. Essayer d’améliorer un peu la situation générale serait donc une bonne chose. Mais est-ce que cette raison avancée ne cacherait pas autre chose ? Est-ce vraiment pour le bien des stagiaires que « ton » Association des Agences Conseil en Communication propose une telle mesure ?

ALLEZ, SOIS SÉRIEUX, DIS-NOUS LA VÉRITÉ !

Car la vraie raison de cette recommandation, celle qui saute aux yeux et que tout le monde aura probablement devinée derrière tes écrits, qu’elle est-elle ? Pourquoi choisir seulement une poignée d’écoles au départ pour cette réforme, et pourquoi celles-ci ?

Et bien cette réforme cherche tout simplement à aider les agences à attirer les étudiants des écoles les plus réputées. À l’exemple de H, dont la problématique de se montrer attirante pour les écoles type HEC avait débouché sur des ovnis comme un tournoi de poker pour gagner des stages chez eux, les grandes agences ne savent plus quoi inventer pour attirer chez elles les étudiants aux diplômes les plus « valorisants ».

Le système est ainsi fait : les meilleures écoles, les plus réputées, les plus cotées et les plus difficiles d’accès sont censées avoir recruté les meilleurs étudiants. Alors en cherchant à rester compétitives les agences cherchent à attirer à elles ces étudiants. Quitte pour cela à les payer plus que les autres.

Ne nous raconte pas n’importe quoi, cher Frédéric, tu sais fort bien que pour l’essentiel les agences sont persuadées que les talents viennent de ces filières. Et que pour ne pas les perdre face à la concurrence des pays étrangers, des agences émergentes et des autres secteurs d’activité, il vous faut absolument être « concurrentiels », comme tu dis. Car il est vrai que ces étudiants sont plus sollicités que les autres et se verront offrir beaucoup d’opportunités de stages. Aussi si les agences de l’AACC veulent pouvoir les conserver, il leur faut leur adresser un signe fort.

Après tout, en comparaison, un étudiant d’une école moins prestigieuse, ou même un aspirant stagiaire en provenance d’une filière universitaire « banale » sera bien content d’avoir le droit de faire un stage dans une grande agence, pas vrai ? Même s’il est moins payé que ses camarades sortis de grandes écoles, vu qu’il est moins demandé, il ne va pas faire le difficile hein, ce looser qui n’a même pas réussi à rentrer dans une super top école hype qui coûte les yeux de la tête. Il n’aura qu’à faire la différence par son talent, à bosser plus que les autres pour obtenir autant.

UNE MESURE QUI VA À CONTRESENS.

Franchement, de notre côté, on trouve cela dégueulasse. Loin de nous de vouloir faire de la démagogie. Mais sérieusement Frédéric, tu l’as bien vu, cette mesure est injuste. D’ailleurs tu ne le nies pas, il faut te reconnaître cela. Cette recommandation officialise ce qui se fait déjà malheureusement dans certaines agences, le fait d’appliquer des différences dans les indemnités des stagiaires. Et établit ces différences, ces inégalités pardon (du simple au double de gratification quand même) en fonction de l’école d’origine. Aucune notion de talent ou de qualité là-dedans, juste la valeur du diplôme. Même pas, de la formation.

Alors certes, on n’est pas non plus (trop) naïfs, on sait parfaitement que dans l’immense majorité des emplois c’est le diplôme qui fait la différence, à l’embauche d’abord, au salaire ensuite. On sait que ce système est injuste, mais qu’il est difficile d’en trouver un autre.

Ce n’est pas pour autant que nous trouvons normal d’étendre ce système aux agences de pub. C’est une des choses qui nous plaisait, dans ce milieu : le recrutement. La possibilité pour quelqu’un de doué mais sans diplôme et sans référence de réussir quand même. D’avoir les mêmes chances que n’importe qui. Quel bonheur pour un aspirant créatif de ne jamais s’entendre demander un CV, mais d’être toujours jugé sur son doss, sur ses qualités propres et non pas la réputation de sa formation ! C’est à cela que l’AACC s’apprête à mettre fin.

UNE EFFICACITÉ DOUTEUSE.

Tout cela pour tenter de rendre des agences plus séduisantes aux yeux des étudiants de quelques écoles. Finalement le vrai problème, c’est que les agences qui vont appliquer cette mesure ne sont plus attirantes. Que les Bac+5 et autres ciblés par cette recommandation n’ont pas envie d’intégrer ces agences, qu’ils trouveront plus intéressant ailleurs. Et vouloir les attirer à grand coup de pognon n’est à la fois pas valorisant pour eux, mais surtout pas très imaginatif. Si au lieu de cela les agences faisaient un effort pour (re)devenir attrayantes ? Plus difficile à faire certes, mais plus efficace, et tellement moins déconnecté de la réalité…

Car se dire que c’est en payant un peu plus ces étudiants qu’on les fera venir, c’est un peu basique comme raisonnement non ? Nous n’avons pas fait de sondage, mais on te parie une bière qu’aujourd’hui pour les membres de ces écoles, des agences successful type Buzzman ou Fred&Farid sont (malgré la réputation de bas salaire de la dernière citée, par exemple) bien plus attirantes et demandées pour des stages que des « historiques » type JWT… Et ce n’est pas le fait d’améliorer la gratification qui va d’un coup inverser la tendance.

ET SI ON PASSAIT À DE VRAIES MESURES ?

Bref, tout cela pour dire que deux choses nous ont choqué dans cette annonce. Tout d’abord, que l’on crée valide ainsi un système injuste, évidemment. Ensuite, que l’on cherche à nous faire croire que cette recommandation a été imaginée pour le bien des stagiaires, et non pas en privilégiant avant tout les desiderata des agences…

Freddie, cher Freddie, tu viens à peine de prendre la tête de l’AACC. Tu récupères cette mesure initiée par ton prédécesseur, Nicolas Bordas (issu de l’ESSEC…), et tu te mets aussitôt à la défendre bec et ongles… Soyons sérieux, prends un peu de recul, réfléchis-y cet été tranquillement, et reparlons-en à la rentrée. Nous gageons que d’ici là, tu auras admis qu’étant à la fois inefficace et injuste, cette recommandation doit laisser la place à d’autres, qui elles amélioreront vraiment le statut des stagiaires, et donc en conséquence leur apport aux agences. Faisons en sorte que, pour une fois, tout le monde soit gagnant.

En attendant, on espère que tu ne nous tiendras pas rigueur de cette lettre que nous t’adressons, et nous souhaitons sincèrement que le reste de ta présidence à l’AACC ne voit à présent que de belles mesures bien réfléchies.

Bisous.

PS : Comme tout cela est bien formel et que ça fait beaucoup de texte à lire, voici quelques petits prints pour finir sur plus de légèreté. Ces prints ont certes quelques années, mais ils restent à nos yeux des modèles d’auto-promotion d’agence, le genre de chose qui fait aimer ce métier et peut donner envie de rejoindre l’agence qui les a créés. Cette agence d’ailleurs, c’était BDDP@Fils, présidée à l’époque par… Nicolas Bordas :

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10 commentaires
  1. Chers Julien et Arnaud,

    Merci de votre lettre ouverte. Je ne vais pas y répondre aujourd’hui. Pas par snobisme où enfermement entêté mais parce-que je présente demain à l’AACC mon nouveau bureau. Un bureau axé autour d’un certain nombre de combats.

    Et c’est en le lisant que vous verrez vraiment ce que je pense et surtout ce que je compte faire. Alors donnez-vous un peu de temps, où donnez moi un peu de temps.

    Enfin et surtout, la critique est facile, mais si nous construisions ensemble plutôt? Vous m’interpellez pour que je sois transparent et clair, relisez mon billet les intentions ne sont nullement cachées. C’est mieux comme ça non?

    Pour l’avenir j’espère vous réserver quelques surprises. Demain après l’annonce de mon bureau vous n’y trouverez encore des intentions, mais elles seront assez concrètes. Veuillez m’en excuser mais cela ne fait que quelques semaines que j’ai été élu.

    Mais vous verrez que les questions de talent, de l’attractivité, de l’ouverture, de la digitalisation et bien plus encore vont être traitées. Et qui sait, il y aura peut être même des pistes qui vous étonneront.

    A très bientôt,

    Frédéric Winckler

  2. Merci Frédéric pour cette réponse, ce teaser de réponse plutôt. Car effectivement, du coup on a hâte de découvrir ce nouveau bureau de l’AACC, et les surprises que tu nous annonces. Sans a priori, promis.

    Revenons juste sur un point. Cette histoire de transparence. Effectivement, dans ton billet tes intentions ne sont nullement cachées.
    En revanche quand tu tweetes que cette réforme à pour but de « faire progresser la situation des stagiaires », on continue à trouver le raccourci un peu facile. Faire progresser la situation certes, mais pas de tous les stagiaires, et pas dans l’intérêt premier des stagiaires.

    Alors oui, la critique est facile, mais en postulant à la présidence de l’AACC, tu ne t’attendais pas à récolter que des bravo, n’est-ce pas ? Tu devais bien te douter que de temps en temps, certaines mesures seraient commentées, voire critiquées ? Quant au fait de construire ensemble, ce n’est pas tellement notre vocation comme tu t’en doutes, nous n’avons pas la prétention d’être des décideurs et n’avons certainement pas assez d’expérience pour nous autoriser à penser l’inverse.
    En revanche, si tu souhaites que l’on t’indique tout ce qu’il pourrait y avoir à améliorer dans la condition des stagiaires, ce sera avec grand plaisir. Comme toi, nous l’avons nous-même été, nous en voyons encore passer (rien que le mot « passer » est inquiétant non ?) beaucoup aujourd’hui, et il y a visiblement des sujets récurrents.

    Mais trêve de blabla, nous te réitérons nos souhaits de réussite pour ton mandat, avec (on croise les doigts) tout plein de bonnes mesures qui feront avancer les agences, les stagiaires, et apporteront la paix dans le monde et tout et tout.

  3. Macha permalink

    Je suis outrée, révoltée voire humiliée par une telle proposition ! Mais lâcher nous avec la valorisation de ces écoles !!!! Il n’y a rien de plus frustrant que de faire un stage en communication avec un étudiant en grande école, qui est déjà payé le double de la normal, et qui ne sait rien faire !! Et c’est tellement courant ! Ce n’est pas le diplôme, ni l’école qui fait le communicant. Mais sa curiosité, sa volonté d’apprendre et surtout son humilité ! Car oui, quand on est stagiaire, on est « exploité » mais c’est en étant volontaire que l’on apprend, se professionnalise, et que l’on a l’expérience qui fait qu’on sort du lot. Et non pas d’avoir les moyens de sortir 8000 euros de sa poche pour l’inscription ! Alors si vous souhaitez améliorer les conditions des stagiaires, pensez y de façon égalitaire. Vous savez bien que nous, pauvre génération Y, nous faisons particulièrement attention à la valorisation de notre travail. Donc au lieu de « payer plus » des étudiants qui ne le méritent peut être pas, il faudrait surement mieux valoriser les compétences – vérifiables lors du stage. Parce que le « je fais parti de telle école », c’est comme aujourd’hui le « j’ai dix ans d’ancienneté dans cette boite », OSEF car ça ne prouve rien !

  4. FOSSIER permalink

    En tant que stagiaire (exploitée? par nécessité d’apprendre…oui), merci Julien et Arnaud pour votre raisonnement logique face à une proposition… si contraire.

    La motivation, la curiosité, la soif d’apprendre des stagiaires des petites écoles refoulés à l’entrée faute de bonne réputation de leurs formations, s’essouffle avec le temps…

    Frédéric, pensez-y.

    KF.

  5. Bravo pour cette lettre que je lis (avec retard mais) beaucoup d’attention. J’aurais aimé publier la même sur mon blog :)
    Croisons les doigts pour l’avenir de nos métiers…

  6. berenger_GRP permalink

    Chers Julien et Arnaud,

    Tout d’abord merci à tous d’avoir abordé ce sujet si important. Mais même si la rémunération ne résout pas tout elle reste un problème. Car si la passion est important il faut quand même penser au fin de mois.

    Beaucoup d’étudiants et de jeunes diplômés d’abord intéressés par la publicité s’en détournent car trop peu rémunératrice. Même un chef de rayon chez Auchan peut espérer à sa sortit de l’école un salaire de 33k hors intéressement. Un premier salaire difficile à imaginer en agence.

    Et même sur les profils expérimentés les agences demandent plus et payent moins. Qu’elles ne s’étonnent pas de ne pas avoir les meilleurs profils (attention je ne parle pas que du niveau de l’école là).
    Combien de vos collègues rêvent de passer chez l’annonceur pour avoir un salaire plus important ou une charge de travail moindre à salaire égal ?

    Au delà des stagiaires le secteur devrait commencer à gratifié son personnel à hauteur de se qu’il lui rapporte.

    Désolée pour ce coup de gueule mais c’est un vrais problème du secteur qu’il devra résoudre si il veut continué à recruter des personnes compétentes comme vous

  7. @berenger_GRP : entièrement d’accord sur ce point. Après la folie et les ponts d’or des années 80, aujourd’hui on est plutôt du côté des smicards qui ne comptent plus leurs heures. Pas étonnant qu’effectivement la pub ne fasse plus rêver, et que ceux qui en ont la possibilité (grâce au renom de leur école par exemple) s’en aillent vers dautres secteurs d’activité.
    A nos yeux c’est un ensemble de choses : quand on cumule bas salaire, frustration de voir les agences ne plus tenir leur rôle de conseil mais être à genoux devant leurs clients de peur de les perdre, projets peu intéressants, horaires de fous, etc… Il faut vraiment être immensément passionné pour persévérer des années dans cette voie.

    (Ps : merci pour les « compétentes comme vous », on rougit en entendant ce genre de compliment qui, même s’il est très très exagéré, flatte notre ego surdimensionné et fait donc toujours plaisir à entendre)

  8. Je voudrai remercier @Julien et Arnaud pour leur article ainsi que le commentaire de @Macha concernant la valorisation injuste d’un stagiaire suivant son porte feuille. En effet plusieurs fois je me suis vue refuser des stages parce que les entreprises ou agences préféraient des sortis de grandes écoles (où parfois on ne paie pas sa formation mais on achète plutôt son diplôme) au parcours universitaire jugé trop facile et peu recommandable. Mon amie, elle, a eu la chance de pouvoir se payer une école (ou un diplôme…) et à qui venait-on demander toutes les bonnes idées à présenter au plus vite au supérieur???? à l’étudiante universitaire qui ne valait pas la peine d’être recrutée…
    De plus, cette décision rendra certainement encore plus arrogant les étudiants de grandes écoles qui croient par définition que plus le porte monnaie est grand, plus on a de talent…

  9. Otto permalink

    Vouloir attirer et recruter les mêmes profils de personnes, provenant des mêmes écoles, des mêmes formations, c’est prendre le risque pour ces agences de fabriquer des équipes consanguines.

    Les idées « disruptives » chères aux agences créatives naissent bien souvent de décalages provoqués par la diversité, la pluralité des expériences et horizons des personnes.

    Quel est l’intérêt de vouloir des équipes de clones si ce n’est d’aboutir à des brainstormings stériles parce que tout le monde sera formaté de manière identique.

    L’élitisme qui règne dans certaines agences de publicité finira par tuer la créativité et miner le business.

    Comme dit Macha plus haut « Lâchez-nous avec la valorisation de ces écoles ! ».

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